Lignes Rouges : Extrait (Bloody Mary)

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Avez-vous déjà entendu parler de Bloody Mary ? (Bloody Mary se traduit littéralement en français par « Marie la sanglante », « Marie la sanguinaire », ou encore « maudite Marie », selon les interprétations).  Je ne parle pas du cocktail rouge-sang à base de vodka, jus de tomates, jus de citrons et épices,  mais de la Bloody Mary, le fantôme des miroirs. Pour ma part, ce n’est que très récemment que j’ai eu connaissance de l’existence de la légende, lors d’un voyage aux Etats-Unis d’Amérique.

 

Je débarquai en Floride deux valises sous le bras. Officiellement, j’y étais allée pour un séjour linguistique. Il avait fallu que je trouve une bonne raison de m’y rendre, mes parents ne m’auraient jamais payé le billet d’avion sinon. En réalité, j’avais effectué le déplacement plus pour faire la fête que pour pratiquer l’anglais.

Je fus accueillie à l’aéroport international de Miami par la famille de Gabrielle, ma correspondante. C’étaient des Afro-américains nantis qui vivaient en plein cœur de Miami Beach, dans un immense loft composé d’innombrables pièces. Celle qui m’impressionna le plus fut la salle de jeux : on y trouvait billard, baby-foot, bar, table de ping-pong, écran géant pour s’affronter aux jeux vidéo, platines, entre autres… et même une machine à sous. Tout pour passer de bonnes soirées entre amis sans avoir à se déplacer.

Dans le grand jardin se trouvaient une piscine, une fontaine, un bassin où se côtoyaient poissons et tortues, ainsi qu’une grotte dédiée à la Sainte Vierge (Les Wilson se disaient catholiques bien que leur mode de vie durant mon séjour ait été en totale contradiction avec cette religion…). J’y passais beaucoup de temps assise sur un transat à bouquiner et à siroter une citronnade, ou pour profiter tout bonnement du soleil. La belle vie, quoi ! Paris ne me manquait pour ainsi dire pas.

Gabrielle m’installa à mon arrivée dans une suite du premier étage. Mais nous finîmes par partager la sienne ; quelques fois avec ses petites sœurs, le plus souvent rien qu’à deux. Nous passions nos soirées à regarder des films dans la salle de cinéma située au sous-sol de la maison et le plus clair de nos week-ends en boîte de nuit. Quand nous n’étions pas en discothèque, nous organisions des fêtes au loft. La plus mémorable restera pour tous, sans doute aucun, celle du soir d’halloween.

 

Dracula, Batman, Voldemort, Superman, Spiderman, Catwoman, Iron Man, Harry potter, Blanche Neige et les sept nains…  Toutes les superstars du petit et du grand écran étaient présentes. Le fameux cocktail Bloody Mary et sa variante sans alcool, Virgin Mary, coulaient à flots.

Je n’ai jamais été tentée d’en boire, écœurée à l’idée d’avaler des breuvages faits de piment, d’alcool et de poivre entre autres.

J’étais curieuse de savoir à qui était venue cette idée de mélange et posai la question à mes amis américains, pensant naïvement que le Bloody Mary était originaire des States.

-T’es pas française, Cendrillon ? ironisa Gargamel.

-Si, je le suis.

-Et tu ne connais pas l’origine du Bloody Mary !

-Euh… non… Pourquoi suis-je censée la connaître ?

-Parce que ça vient de ton pays !

-Ah ouais ?

-Ouais !

-Comment se fait-il qu’il soit aussi populaire aux Etats-Unis, alors ? Il y a même un Bloody Mary Day célébré chaque année à New York, il me semble !

-Oui, c’est vrai. Et pas qu’à New York ! Pour répondre à ta question, c’est son créateur, Florian Petiot, qui l’a popularisé ici. Il l’avait créé dans les années 20 à Paris. Il l’exporta d’abord dans l’Ohio, puis à New York.

-Ah ! Je ne l’aurais jamais deviné à cause de son appellation anglaise…

-Le cocktail doit son nom, selon certaines sources, à Mary Tudor, reine d’Angleterre de confession catholique qui avait fait exécuter des protestants durant son règne. C’est pour cela qu’elle fut surnommée Bloody Mary. À cause de ses nombreuses fausses couches aussi.

-Certains racontent que le cocktail a été créé à la demande d’Ernest Hemingway, intervint Godzilla.

-L’écrivain ? m’enquis-je.

-L’écrivain, confirma Godzilla. Il aurait demandé au barman de lui concocter un cocktail alcoolisé sans odeur afin que sa femme ne l’engueule pas lorsqu’il la retrouverait. Cette dernière s’appelait Mary et il la surnommait affectueusement « Bloody Mary ». À comprendre ici « satanée Mary », « maudite Mary ».

-D’autres l’attribuent au fantôme des miroirs, dit le Joker.

-Le fantôme des miroirs ? dis-je, interloquée.

-Une mystérieuse femme qui apparaît dans les miroirs quand on prononce trois fois de suite « Bloody Mary », selon une version, treize fois, selon une autre. Une autre version veut qu’on rajoute « Bloody Mary, i killed your baby » (« Bloody Mary, j’ai tué ton bébé »). Elle s’attaquerait alors littéralement à la personne qui l’a invoquée. Il existe plusieurs variantes de la légende mais toutes s’accordent sur une chose : pour l’invoquer il faut s’enfermer dans une salle de bains munie d’un grand miroir, se plonger dans le noir le plus complet, allumer plusieurs bougies et les placer de part et d’autre de la glace.  Elle apparaît effrayante, tout de blanc vêtue, les mains, le visage et la robe ensanglantés.  Certains disent qu’elle vient en paix et qu’on peut lui poser des questions. Il faut toutefois se garder de la regarder dans les yeux au risque qu’elle disparaisse. D’autres affirment qu’elle s’attaque manu militari à ceux qui ont osé prononcer son nom « de façon abusive » et les tue s’ils ne parviennent pas à s’échapper.

-Ah oui ? Le fantôme des miroirs on l’appelle, c’est ça ? demandai-je au Joker.

-Tout à fait, répondit-il.

-Je présume donc qu’elle a réellement existé, cette « Mary », si c’est son vrai prénom ?

-Là aussi, les versions divergent. L’une d’elles, très tirée par les cheveux, affirme que c’est la Vierge Marie qui viendrait avertir de ne pas prononcer son nom en vain, ni celui de son fils Jésus. D’où cette traduction en français : « la Vierge sanglante » ; préférée par certains. D’autres racontent que c’est le fantôme d’une femme infanticide, d’autres encore que c’est celui d’une femme morte dans un accident avec son fils, raison pour laquelle elle s’énerverait quand on prend un malin plaisir à lui dire « j’ai tué ton bébé ». Elle aurait décidé de hanter les miroirs pour se venger de ceux qui leur ont ôté la vie.

-La version la plus tordue que j’ai entendue est la suivante : Mary était la fille d’un médecin. Elle serait tombée malade et aurait sombré dans le coma.  Cette dernière étant accusée de sorcellerie par des gens qui voulaient la tuer, son père aurait profité de cette occasion pour faire croire à tout le monde qu’elle était déjà morte. Il l’aurait enterrée vivante et aurait pris soin d’attacher des cloches à ses mains pour que celles-ci sonnent quand sa fille se réveillerait. Sauf que le docteur n’a pas entendu les cloches sonner. Au petit matin, le docteur aurait trouvé les cloches cassées, sa fille morte, les mains ensanglantées : elle aurait gratté sa tombe pour tenter d’en sortir et se serait arraché les ongles, expliqua Gargamel.

-D’autres disent que c’est une sorcière qui aurait été brûlée au bûcher et qui aurait maudit ses assassins en leur promettant de revenir les hanter à travers les miroirs, dit Godzilla.

-Bref !! Il y a d’innombrables versions !! conclut Gargamel.

-Eh ben !! Je n’en ai jamais entendu parler en France !

-Tu dormiras moins bête ce soir, chère Cendrillon, dit le Bouffon vert sur un ton ironique.

-Vous savez quoi ? dit Frankenstein, j’ai envie de tenter l’expérience.

-Quelle expérience ? demandai-je.

-Appeler trois fois le fantôme et attendre de voir s’il apparaît. Ça lèvera le doute une bonne fois pour toute. Vous ne croyez pas ?

-Ah non !!! Ça sera sans moi, les gars !  dis-je.

-À quoi ça sert de lever le doute si c’est pour mourir la seconde d’après ? dit Tarzan.

-Je suis sûr et certain qu’il ne nous arrivera rien. Ce ne sont que des histoires ! Qui est partant ? s’enquit Frankenstein.

Plusieurs personnes firent savoir qu’elles l’étaient.

-La Belle au bois dormant, dit Ken en s’adressant à Gabrielle, tu nous prêtes ta salle de bains ?

-Faites comme chez vous, très chers ! Moi, je vais faire un tour !

-Moi aussi, dis-je.

-Moi également, dit Mowgli.

-Attendez-moi ! s’exclama Wonder Woman.

Nous quittâmes le loft en petit groupe.

 

Nous passâmes un petit moment au bord de la mer à se raconter des histoires de fantômes et autres histoires effrayantes. Puis nous nous baladâmes un peu dans les rues de Miami, curieux de voir en quoi ses habitants s’étaient déguisés.

Quand nous fûmes de retour au loft, un silence de cimetière y régnait. L’activation de la lumière nous fit découvrir un énorme désordre. Tout avait été mis sens dessus dessous. Cela laissait deviner une lutte, mais nous préférions croire que les autres avaient orchestré ce bordel pour nous faire peur.

-Les gens, vous êtes où ? demanda Gabrielle d’une voix tremblante.

Personne ne répondit.

Nous échangeâmes tous des regards comme pour dire « on fait quoi ? ». Puis Jordan et Maxwell décidèrent d’aller inspecter le 1er étage.

 

Dès les escaliers ils aperçurent des taches rouges assimilables à des taches de sang sur le sol. Ils prirent leur courage à deux mains et pénétrèrent dans la chambre de Gabrielle. Elle aussi était sens dessus dessous. Des bouts de vêtements gisaient çà et là. Ils reconnurent les chaussures de certains de nos amis dispersées dans la pièce. Les rideaux avaient été arrachés, les armoires, commodes et lampes renversées, le miroir brisé, le lustre explosé au sol.

Ils réussirent à se frayer un chemin jusqu’à la salle de bains où ils firent une découverte macabre : cinq de nos amis gisaient au sol dans une mare de sang. L’un avait eu les dents arrachées. Elles avaient été posées sur sa poitrine. Le deuxième avait été éventré, le troisième égorgé. Sa tête ne tenait plus qu’à un bout de peau. Le quatrième, lui, avait eu les parties génitales sectionnées, et le dernier les orbites vidées.

Jordan et Maxwell redescendirent à la hâte. « Sauvez-vous ! », nous ordonnèrent-ils quand ils regagnèrent le salon. Nous prîmes nos jambes à nos cous et n’arrêtâmes de courir que lorsqu’on atteignit la rue principale qui grouillait encore de monde.

Jordan appela le 911… Les policiers arrivèrent sur les lieux peu de temps après. Ils restèrent sans voix face au massacre. En plus des corps qui se trouvaient dans la chambre de Gabrielle, ils découvrirent des corps dans la piscine, sous les sièges de la salle de cinéma, sur le billard dans la salle de jeux. Des têtes reposaient dans l’évier de la cuisine, une jambe trônait sur le micro-onde. Les murs du garage avait été repeints avec le sang des victimes.

L’un des policiers, pourtant aguerri, avoua avoir régurgité son dîner à la vue d’un tel carnage. Il avait par ailleurs été témoin d’une scène on ne peut plus glauque : l’un des poissons du bassin, un  piranha, s’empara sous ses yeux d’un œil humain appartenant sans doute au cadavre retrouvé les orbites vides dans la salle de bains de Gabrielle. Il le dévora sous ses yeux. « Ce fut le comble de l’horreur », confia-t-il à un journaliste.

 

Un seul de nos amis, retrouvé dans la grotte, au pied de la Vierge,  a survécu à cette attaque. Il n’a jamais été en mesure de  raconter ce qui s’est passé : il a complétement perdu la tête et a été interné dans une clinique psychiatrique dès sa sortie de l’hôpital.

La police, encore aujourd’hui, est incapable de fournir la moindre explication sur ce qui a pu se produire ce soir-là. Quant à mes amis et moi, nous avons imputé cette boucherie à Bloody Mary.

Alors, seriez-vous tentés de vérifier la véracité de la légende comme l’ont fait mes amis ?

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Retrouvez « Bloody Mary » dans le recueil de nouvelles « Lignes rouges »

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