Le mystérieux visiteur

couverture 25

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Je savourais une coupe de champagne quand j’ai aperçu, à travers la baie vitrée du salon, un homme que je ne connaissais pas. Il était adossé à l’un des arbres du jardin, un verre de whisky à la main. Sa présence ne m’a pas étonnée outre mesure, l’un de mes hôtes l’avait sûrement convié à partager la fin du repas avec nous. Étant donné que j’allais bientôt souffler mes bougies, j’ai décidé d’aller à sa rencontre pour l’inviter à nous rejoindre à l’intérieur.

-Bonsoir, Rose ! Bon anniversaire ! m’a-t-il gratifiée lorsque je suis arrivée à sa hauteur.

-Bonsoir, monsieur… euh… monsieur ? je lui ai lancé un regard interrogateur dans l’attente de son prénom.

-Franck ! Franck Anderson !

-Enchantée, Franck. Et merci !

-Mais, tu ne me reconnais pas ? a-t-il dit en fronçant les sourcils.

J’ai scruté son visage du regard en essayant de me souvenir de lui.

-Euh… non, non, désolée, ton visage ne m’est pas familier ! On se connaît, alors ?

-Voyons, Rose !

J’ai pris un air gêné.

-Où avons-nous fait connaissance, Franck ?

-On fréquente la même salle de sport. C’est à cet endroit que nous nous sommes rencontrés.

-Vraiment ?

-Vraiment.

-Et on aurait déjà échangé, toi et moi ?

-Absolument.

-Quand, exactement ?

-Il y a un mois. Peut-être un peu plus. Peut-être un peu moins. Je ne me rappelle pas du jour exact. Tu n’en as aucun souvenir ?

-Pas le moindre !

-Écoute, si tu veux, je peux m’en aller, a-t-il proposé en se décollant de l’arbre.

-Non, tu peux rester.

Il  a affiché une mine déconfite et a repris sa position initiale.

-Et je t’ai invité à mon anniversaire… ?

-Pourquoi serais-je venu, si non ?

-Et je t’ai donné mon adresse ?

-Comment l’aurais-je devinée, si non ?

-Ça m’étonne fortement. Je n’ai pas pour habitude d’inviter des gens que je viens  à peine de rencontrer chez moi.

-Il convient de dire que le courant est très bien passé.

-Si tu l’affirmes…

Son histoire ne tenait pas la route. Primo, je n’aurais pas pu oublier une rencontre que j’aurais faite quelques semaines plus tôt. Secundo, jamais je n’aurais invité un inconnu à mon domicile. Je restais persuadée qu’il avait été invité par l’un de mes amis présents à la fête.

J’ai surpris le reste du groupe en train de s’esclaffer  tout en nous observant. Cela a fini de me convaincre que ça n’était rien d’autre qu’une imposture. Qu’importait ! La présence de Franck ne m’était pas désagréable : il était beau comme un dieu. Doté d’une élégance sans pareille, il s’exprimait avec beaucoup d’éloquence. Grand, il l’était. Athlétique aussi. Brun ; le regard noisette et enchanteur… Exactement le genre d’homme qui m’attire.

Au terme d’un échange de plusieurs minutes, il m’a m’embrassée sur la joue et m’a promis de me passer un coup de téléphone le lendemain. Il devait s’en aller pour une raison qu’il n’a pas évoquée. Je l’ai regardé s’éloigner, sourire aux lèvres, complètement béate.

À peine avait-il disparu que Capucine m’a rejointe.

-Il y va de ton intérêt d’arrêter immédiatement avec l’alcool ! m’a-t-elle dit en m’arrachant ma coupe de champagne des mains.

-Je n’en suis qu’à mon deuxième verre, redonne-le-moi, s’il te plaît.

-Vraiment ? a-t-elle dit, l’air surpris. Tu es déjà éméchée au bout du deuxième verre ?

-Qu’est-ce qui te fait dire que je suis éméchée ?

-Tu parles à un arbre depuis tout à l’heure.

*

Ça faisait sans doute partie de la farce. Je me suis contentée de sourire et de rejoindre les autres dans le salon.

À 2 heures du matin, tout le monde était parti.

Dans mon lit, je me suis posé la question de savoir si je reverrais  le beau Franck, supposant que son unique intention avait été de me tourner en dérision le temps de ma soirée d’anniversaire.

À supposer a contrario que mon imagination m’ait réellement joué des tours…  que l’un de mes invités s’était amusé à mettre un champignon hallucinogène  dans mon verre…

…Eh bien, j’en aurais  repris, volontiers…

*

Comme promis, Franck m’a appelée le lendemain. Je l’ai rejoint à l’entrée de mon lotissement.

-Tu existes ! me suis-je exclamée.

-Euh… bien sûr que j’existe, a-t-il dit, l’air surpris,  tu es sûre que ça va ? a-t-il dit en me touchant le front, comme pour prendre ma température. Ça m’a fait beaucoup rire.

-Oui, oui, ça va !

-Tu m’accordes quelques instants ?

-Bien sûr.

Nous avons pris place sur un banc situé quasiment à l’entrée du cimetière  qui jouxtait mon lotissement. Je lui raconte alors comment Capucine et les autres avaient voulu me faire croire qu’il n’avait été que le fruit de mon imagination.

-Tu as bu de l’alcool, aujourd’hui ?

-Non.

– Je suis bel et bien réel.

-Évidemment, ai-je dit en pouffant de rire.

-Tu es  la seule à me voir, cela dit.

-Ah bon ? j’ai éclaté de rire. Tu t’y mets, toi aussi ?

-Non. Je suis sérieux. Tu es la seule à me voir.

-Ok. Si tu le dis, ai-je dit en souriant, persuadée qu’il avait décidé de jouer le jeu de mes amis. Par contre, ai-je poursuivi, je ne me souviens toujours pas de notre rencontre. Tu peux me donner plus de détails ?

Et il s’est mis à pleuvoir… subitement… comme jamais il n’a plu.

Rafale de vents, éclairs, tonnerres… tout, d’un coup.

Il s’est aussitôt levé, m’a portée, et s’est mis à courir.

Nous avons pénétré dans le hall de son immeuble situé à quelques mètres de là.  On s’est assis sur les premières marches des escaliers pour  attendre l’arrêt de la pluie. Au bout d’une trentaine de minutes, il pleuvait encore et la température avait brusquement chuté. Nous avons donc gagné son appartement.

Nous avons bu de l’alcool. Beaucoup d’alcool.

Nous avons rejoint sa chambre.

En moins de deux, je me suis retrouvée dans son lit.

La pluie battait les fenêtres.

Le tonnerre grondait avec rage.

Les éclairs déchiraient le ciel.

-Promets-moi fidélité !

-Je te promets fidélité, ai-je dit dans le feu de l’action.

Sur ces mots, il s’est couché à mes côtés et s’est aussitôt endormi.

J’ai ressenti un malaise et j’ai eu envie de rentrer chez moi. Seulement, je n’arrivais pas à me mouvoir. Je me sentais faible, très faible. J’avais l’impression de me vider  petit à petit de mon âme.

Subitement, le décor de la chambre s’est assombri. L’atmosphère est devenue on ne peut plus lugubre.

J’ai vu des spectres faire irruption dans la pièce  à travers les fenêtres, suivis de plusieurs chauves-souris qui émettaient des cris stridents. Elles avaient l’air joyeuses. Les spectres, eux, dansaient, souriaient, on aurait dit qu’ils célébraient quelque chose. Des croix renversées ont fermé la danse, elles flottaient près des fenêtres.

J’ai commencé à cligner des yeux et à m’endormir, tout doucement, malgré mes efforts pour rester éveillée.

 

*

Quand je me suis réveillée, les spectres n’étaient plus là. Les chauves-souris et les croix renversées non plus. J’ai pensé que j’avais eu des hallucinations à cause de l’alcool.

Franck était assis dans un coin de la chambre, dans la pénombre. Il m’a lancé mes habits en m’ordonnant sèchement de me rhabiller.

Il n’était plus du tout le même que la veille. Ce n’était plus le beau et doux garçon avec qui j’avais passé la soirée. Ses traits s’étaient endurcis et sa voix était  moins aiguë, plus rauque qu’à l’accoutumée.

Quand j’ai fini de m’habiller, il m’a rappelée le « pacte » que nous avions fait la veille.

-Le pacte ?

-Tu m’as juré fidélité.

-C’était dans le feu de l’action !

-C’est ton problème. Fallait réfléchir avant de parler. Si tu brises le pacte, tu auras des ennuis.

-Mais, de quoi tu parles ? Déjà, ça n’était pas un pacte.

Il a éclaté d’un rire maléfique.

-Oh que si. C’en était un. Suis-moi.

-Où ?

-Arrête de discuter. Tu me suis.

-Non, je ne te suivrai…

Je n’ai pas eu le temps d’achever ma phrase qu’il m’avait agrippée par le cou.

-Maintenant, tu fermes ta gueule, et tu me suis.

Choquée, je l’ai gentiment suivi hors de son immeuble qui était désert. Qu’est-ce qui pouvait bien justifier ce changement d’attitude en quelques heures ?

J’ai vu qu’on se dirigeait vers le cimetière, je l’ai questionné sur la raison pour laquelle on s’y rendait. Il m’a dit de fermer ma gueule et m’a attrapée par le bras. J’ai refusé de le suivre et je me suis débattue pour qu’il lâche prise, sans succès.  Il m’a finalement portée sur ses épaules…

Nous avons pénétré dans le cimetière et, à quelques mètres de l’entrée, il m’a laissé tomber sur l’une des tombes. Je me suis relevée avec un effort surhumain en me demandant pourquoi il m’avait envoyée là, et pourquoi il me maltraitait de la sorte.

-Bienvenue chez moi, très chère, m’a-t-il dit.

-Qu’est-ce que tu racontes ?

-C’est chez moi, ici.

-Comment ça, c’est chez toi, ici ?

-Je repose ici. Idiote.

Je l’ai fixé du regard pendant quelques secondes sans répondre.

-Qu’est-ce que tu me veux, au juste ?

-Tu ne comprends donc rien ?!

Je lui ai jeté un regard interrogateur.

-C’est pour ça que tu es la seule à me voir,  a-t-il poursuivi, je choisis qui peut me voir, et quand.

-C’est pas fini, ton petit jeu à la con ?

Il a à nouveau éclaté de son rire maléfique.

-Elle ne me croit pas, a-t-il dit avant de se tordre de rire. Regarde, a-t-il ajouté.

-Quoi ?

-Regarde ! a-t-il dit en pointant du doigt la tombe sur laquelle il m’avait laissé tomber.

J’ai eu un haut-le-cœur en voyant le nom inscrit sur la pierre tombale : « Franck Anderson ».

En voyant la photo à côté de l’inscription, j’ai immédiatement pris mes jambes à mon cou. C’était la sienne.

 

*

Je nageais en plein délire. Tout ça n’était point réel. Ce n’était rien d’autre qu’un cauchemar, j’allais me réveiller d’une minute à l’autre…

…Je ne me suis jamais réveillée.

J’ai émis un cri de terreur et me suis mise à courir, le plus vite que j’ai pu, en direction de la maison de Capucine. Je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule toutes les dix secondes pour m’assurer que Franck ne me suivait pas.

Je suis arrivée chez Capucine, hors d’haleine. Il fallait qu’elle me dise la vérité : m’avait-elle vraiment vue discuter avec un arbre ? Ou avaient-ils tous voulu, celui qui disait s’appeler Franck, y compris, me faire une blague de très mauvais goût ?

-Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que t’as vu un fantôme.

-C’est le cas de le dire, capu,  ai-je dit en refermant immédiatement la porte.

-Tu viens d’où ? Ta mère te cherche partout !

-Du cimetière, ai-je dit, courbée, les mains sur les genoux, essayant de reprendre mon souffle.

-Du cimetière ?! a-t-elle dit, interloquée. Qu’est-ce que t’as été faire là-bas ?

-Capu, je t’en supplie, dis-moi la vérité…

-À quel propos ?

-Tu m’as vraiment vue parler à l’arbre ?

-Je te jure que oui ! Il n’y avait personne !

Je me suis laissée tomber dans les escaliers.

-Mais, ne te mets pas dans cet état ! Tu avais juste bu un verre de trop !

-Non, Capu. Je n’étais pas saoule. Je discutais bel et bien avec quelqu’un.

-Avec qui, donc ?

-Un démon, ai-je dit en sanglotant.

 

*

Capu m’a immédiatement trainée jusqu’à sa chambre à bout de bras. J’étais anéantie. Complètement dévastée. Je lui ai raconté toute l’histoire en tremblant comme une feuille.

-Franck Anderson, tu as dit ?

-Oui.

-Décris-le-moi.

Après que j’aie décrit Franck, Capucine s’est installée derrière son bureau et a allumé son ordinateur. Elle s’est immédiatement connectée à un site Internet dédié aux faits divers.

-C’est lui ? m’a-t-elle demandé en me montrant une photo.

J’étais tétanisée. C’était bien lui.

-Capu ?

-Oui ?

-Est-il possible que j’aie rencontré son frère jumeau ?

-Rose ?

-Oui ?

-Il était fils unique.

-Capu ?

-Oui ?

-Je suis fichue.

Capu s’est mise à me raconter que Franck avait été roué de  coups par  quelques jeunes gens du quartier. C’est comme ça qu’il a trouvé la mort. Quant au motif de la rixe, personne ne le savait précisément. Ces jeunes ont tous perdu la vie, eux aussi, de mort non naturelle, et ce dans d’atroces souffrances ; sans qu’on ne puisse jamais élucider leurs décès. La légende raconte que Franck serait revenu, de l’au-delà, pour se faire justice.

-Pourquoi s’en prendrait-il à toi, maintenant ?

-Capu.

-Quoi ?

-Je sais.

-Dis-moi !!

-C’était moi, l’appât. Le groupe s’est servi de moi  pour attirer Franck dans ses filets.

-Si ce que tu dis est vrai, comment ça se fait que tu ne l’aies pas reconnu ?

-Pour le coup, ce soir-là, j’étais complètement pompette.

 

*

Je raconte alors à Capu comment mon cousin m’avait persuadée, ce fameux soir, alors qu’on s’était rencontrés par hasard en boîte de nuit, de faire la cour à un homme que je ne connaissais pas. Le plan était de l’attirer hors de la discothèque en lui proposant de faire un tour chez moi. Il m’avait donné sa parole : il avait juste l’intention de l’intimider par rapport à un contentieux qu’ils avaient ensemble. Rien de plus. J’ai fait ce qu’il m’a demandé, moyennant une bouteille de champagne. Il m’avait montré Franck de dos quand j’étais encore sobre. Je n’avais donc pas vu son visage. Au moment de passer à l’action, j’avais déjà bu plusieurs verres : champagne, vodka, whisky… je tenais à peine sur mes jambes.

Je me suis approchée de Franck et lui ai fait du rentre-dedans, ni plus, ni moins. J’ai réussi à le convaincre que nous nous amuserions mieux chez moi. Nous sommes donc sortis de la discothèque pour nous rendre sur le parking où était stationné son véhicule ; c’est à ce moment-là que le piège s’est renfermé sur lui. Mon cousin et ses amis sont venus à notre rencontre et l’ont sommé de les suivre.  La suite, je l’ai su le lendemain matin, à 8 heures.

J’ai rejoint mon cousin en bas de mon immeuble après qu’il m’ait passé un coup de fil des plus inquiétants. Là, il m’annonce  que ce qui aurait dû être une simple discussion avait tourné au règlement de comptes et que Franck y avait laissé sa peau.  Oh mon Dieu ! Mon sang n’a fait qu’un tour ! J’étais à moitié endormie et je peux vous dire que cette annonce m’a complètement réveillée. Sous le choc, j’ai immédiatement fondu en larmes. J’avais indirectement  participé à ôter la vie à ce jeune homme. Il aurait été encore  en vie, probablement, au lendemain des faits en tout cas, si je ne l’avais pas attiré dehors. J’ai réalisé que j’allais peut-être devoir justifier d’une complicité de meurtre devant les tribunaux. J’étais meurtrie.

Je m’en suis tenue à la version que mon cousin m’a dictée quand les officiers de police sont venus frapper à ma porte : Franck m’a accompagnée chez moi à pieds et je ne l’ai jamais revu. (Des témoins m’avait vue quitter le club en sa compagnie.)

Mon cousin et ses amis ont été mis en examen pour coups et blessures ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Plusieurs témoignages ayant fait état d’une certaine rivalité entre Franck et le groupe, les soupçons se sont tout de suite portés sur eux.  Des témoins les ont également vus quitter le club peu avant la disparition de Franck et leurs téléphones portables avaient borné à l’endroit où son corps a été retrouvé.  Quelques mois plus tard, c’est le décès de mon cousin que j’apprenais.

Je ne connaissais pas ses complices que j’avais juste aperçus, il m’était donc impossible de faire un quelconque lien avec la disparition de Franck. D’ailleurs, comment aurais-je pu faire le lien ?

-Il faut tout raconter à Oncle Hubert, m’a conseillée Capucine.

-Quoi ? Je veux dire, pourquoi lui ?

-Il  a fait des recherches approfondies sur les sciences occultes, le sataniste et les revenants… De plus, il est exorciste. S’il y a bien quelqu’un qui peut t’aider, c’est lui !

 

*

L’avis d’Oncle Hubert sur la situation m’a glacé le sang. J’avais bien eu affaire à un esprit démoniaque. À Satan en personne.

Le diable est le père du mensonge, m’a-t-il expliqué ; il arrive à parvenir à ses fins en usant  de ruses.  Je n’y avais pas échappé.

Pour m’attirer dans ses filets, il avait d’abord pris  l’apparence d’un bel homme. ( Pour agir directement sur terre, m’a expliqué Oncle Hubert, le diable est obligé de le faire sous couvert d’une enveloppe physique, quelle qu’elle soit. Dans le jardin d’Éden, il avait opté pour le serpent. Dans mon cas, il avait choisi le corps sans vie de Franck. Dans d’autres cas, il passe par la possession d’êtres vivants).

Deuxièmement, le diable connait les désirs et les faiblesses de tout un chacun. Il ne pouvait m’avoir, moi, qu’en passant par un charmant jeune homme.

En dernier lieu, le diable ne se présente jamais à ses victimes en hélant : «  Coucou, c’est moi ! ». Sa stratégie est d’entraîner sa proie dans le péché (en l’occurrence le sexe, pour ma part), et une fois la proie en état de faiblesse, il la manipule à sa guise.

Me faire jurer fidélité équivalait en quelque sorte à me faire signer des documents que je n’avais pas lus. Mais à cause d’une certaine confiance que j’avais pu avoir en « Franck », je l’avais fait sans sourciller. J’avais signé un pacte avec le diable sans le savoir.

« Qu’attend le diable de ceux qui lui jurent fidélité ? », ai-je demandé à Oncle Hubert. « Qu’ils lui vouent un culte et qu’ils aillent à l’encontre des préceptes de Dieu », m’a-t-il répondu. « Des dix commandements ? », ai-je demandé. « Des dix commandements », a-t-il acquiescé, avant d’ajouter : « Tu devras désormais vivre selon les dix commandements du diable ».

-Oh mon Dieu ! s’est exclamée Capucine, tu es dans la merde, ma belle !

-Et si je ne respecte pas ses commandements ?

-Il va te hanter jour et nuit. Il va s’arranger pour te faire du mal et faire du mal à ton entourage. Il va te souffler des pensées suicidaires jusqu’à ce que tu perdes la tête et que tu finisses par le faire, a dit oncle Hubert.

Je suis restée sans voix.

-Son but premier, a poursuivi Oncle Hubert, est que tu te fasses du mal toute seule. En usant de drogues par exemple, ou en commettant des meurtres sataniques…  auquel cas, tu devras vivre dans l’angoisse et la peur que la police te relie un jour à ces crimes… Mais ce n’est pas sans contrepartie. Comme je te l’ai dit, le diable connait nos désirs et nos faiblesses. Il va te promettre ce que tu désires au plus profond de toi. Ça peut-être la gloire, la célébrité, de l’or, des hommes, ou des femmes…  Tout dépend de chacun… Son but final est d’attirer le plus de monde possible dans sa déchéance. Il ne faut pas oublié que Lucifer est un ange déchu.

-Et comment je peux parer à cela ?

-Demander la miséricorde de Dieu est la seule chose que tu puisses faire.

À la fin de notre entrevue, Oncle Hubert m’a donné plusieurs crucifix, un chapelet, une bible, de l’eau bénite, et des cierges. Il m’a assurée que c’était suffisant pour combattre le diable. Il m’a aussi écrit un verset à méditer jour et nuit : «  Résiste au diable et il s’en ira ».

 

*

Je suis rentrée à la maison où j’ai trouvé une maman furieuse et  morte d’inquiétude. Quand je lui ai expliqué tout ce qui m’était arrivé, elle a éclaté de rire. « Tu as une imagination débordante, ma fille », m’a-t-elle dit, avant d’ajouter : « Ne me refais  plus jamais ça ». Je suis montée dans ma chambre sans insister. J’ai allumé plusieurs cierges et me suis mise à prier. Je crois que c’est  la première fois que ça m’arrivait.

 

*

Dans un premier temps, je ne sortais plus de ma chambre. Elle s’était transformée en un véritable sanctuaire. Au mieux, le diable envoyait des esprits frappeurs hanter mes nuits. Au pire, il envoyait ses disciples se battre physiquement contre moi. J’arrivais à bout d’eux à l’issue de luttes acharnées.

Certains avaient peur des crucifix, ils s’évaporaient quand ils s’en approchaient de trop près. D’autres étaient plus coriaces, il fallait que je parvienne à poser la croix en plein milieu de leurs fronts pour qu’ils fondent comme neige au soleil. D’autres étaient plus sensibles à l’eau bénite, une seule goutte suffisait à les anéantir.

Le diable me laissait tranquille de temps en temps. Je n’avais pas de nouvelles pendant de longues semaines, puis, dès que ma vigilance baissait, je recevais dix fois plus d’attaques de sa part.

 

*

Un an après ma première rencontre avec le diable, j’ai organisé une fête à l’occasion de mon anniversaire. J’ai invité très peu de personnes et pris la peine, cette fois, de filtrer les entrées.

La fête battait son plein quand ma mère m’a annoncé que l’oncle de Capucine était  tombé subitement malade et qu’il demandait à la voir. Je me suis mise à sa recherche,  je ne la trouvais nulle part. J’ai demandé aux invités s’ils savaient où elle était passée, plusieurs d’entre eux m’ont confié l’avoir aperçue rôdant dans le jardin, l’air bizarre, comme abattue. À chaque fois que quelqu’un avait essayé de l’approcher, elle était partie en courant et en boudant. J’ai trouvé cela très bizarre, ça ne ressemblait pas à Capu.

J’ai fini par lui mettre la main dessus dans un coin du jardin. Elle était accroupie et semblait dessiner quelque chose sur le sol à l’aide d’un morceau de bois. Elle s’est aussitôt relevée quand elle m’a entendu crier son prénom et s’est dirigée vers le  garage, sans me répondre. Je l’y ai trouvée, tête contre le mur, en train de marmonner des paroles que je n’arrivais pas à distinguer.

-Capu, ça va ?

-Oui, ça va, a-t-elle dit en se retournant. Elle a affiché un large sourire.

-Qu’est-ce qui t’arrive ?

-Moi ? Rien ! Il ne m’arrive rien du tout !

-T’es bizarre !

-Non ! Je ne suis pas bizarre, a-t-elle dit sèchement. Viens voir un peu, a-t-elle dit en sortant son téléphone de sa poche, j’ai reçu un message un peu louche.

Je m’avançais vers elle quand j’ai entendu une voix crier mon prénom dans mon dos… celle de Capucine… alors qu’elle se trouvait juste en face de moi.

Quand je me suis retournée, je me suis retrouvée face à… Capucine.

-Ne t’approche surtout pas d’elle, ce n’est pas moi, m’a-t-elle crié. Elle semblait totalement paniquée et effrayée.

-Comment ça, ce n’est pas toi ? C’est qui, alors ? ai-je bêtement dit, prise de panique à mon tour.

-Je vais tout t’expliquer !

-La ferme ! a crié « l’autre Capucine », Rose, c’est bien moi, rejoins-moi.

-Elle m’a enfermée dans les toilettes, je viens à peine de me libérer, a répliqué Capucine.

-Qui, elle ? ai-je demandé.

-Elle, derrière toi. Ou plutôt le diable. C’est le diable, Rose, ne t’approche pas de lui.

-Non, a crié l’autre, c’est toi, le diable. Allez, viens, Rose, a dit l’autre en agitant le bras.

Décidemment, ce diable ne manquait pas de ressources. Il avait réussi à posséder Capucine et à se démultiplier sous son apparence…, me suis-je dit.

-Rose, écoute-moi. Écoute-moi, très attentivement…

J’étais tout ouïe…

-J’avais une sœur  jumelle. Elle s’appelait Lilas. Elle est morte il y a trois ans. Juste avant que tu emménages dans le quartier et qu’on fasse connaissance toi et moi.

Je suis restée là, bouche bée, hébétée.

-Souviens-toi de ce qu’Oncle Hubert a dit : « Le diable, pour agir directement sur terre, doit le faire sous couvert d’une enveloppe, quelle qu’elle soit. » Il sait que tu te méfies énormément depuis ta mésaventure avec Franck. C’était plus simple pour lui de revenir sous l’enveloppe de ma sœur, qui me ressemble comme deux gouttes d’eau.

-On se connait depuis trois ans, et tu ne m’as jamais dit que tu avais  eu une sœur jumelle ?!

-C’est parce que… parce que… je voulais effacer ce chapitre de ma vie. L’oublier.

-Tu voulais oublier que tu avais eu une sœur jumelle ?

-Oui. Parce que… je l’ai tuée… j’ai tué ma sœur, Rose. Mais ce n’était qu’un accident. Un pur accident… Un jeu qui a mal tourné… Je suis…

Au même moment, Lilas, ou plutôt le diable, ou plutôt le diable dans le corps de Lilas, s’est jeté sur Capucine. Elle se débattait tant bien que mal, mais le diable avait une telle force !

C’est alors que j’ai pris des ciseaux qui se trouvaient sur une étagère du garage pour poignarder le diable.

Mais il s’est dégagé  au moment où j’allais frapper et c’est Capucine qui a reçu le coup…. en plein cœur.

Les invités, alertés par les cris, nous ont rejoints.

Ils ont trouvé une Capucine à moitié morte et une Rose prostrée, près d’elle, criant et jurant.

Le diable, lui, ricanait dans un coin de la pièce. Il a bien entendu fait en sorte qu’aucun des invités ne le voie.

Tout le monde a compris que je venais de poignarder ma meilleure amie. Ce qu’ils n’ont pas compris, en revanche, c’est la façon dont ça s’est produit.

La suite, vous la connaissez.

»

 

-Et vous pensez vraiment qu’on va avaler ça ?

-Ce ne sont pas des salades. C’est exactement comme ça que ça s’est passé.

-Vous avez beaucoup d’imagination, mademoiselle. Vous devriez écrire un livre. Pour l’heure, vous retournez en cellule.

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