Lucy (Extrait)

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1.

Tout débuta le soir de mon arrivée au château. Nous improvisâmes, mes amies et moi, une séance de spiritisme après avoir vu un film sur ce sujet. Nous éteignîmes la lumière pour laisser le réverbère de la cour éclairer la pièce. Puis nous allumâmes quelques bougies pour accentuer le côté mystique de la chose.  Le principe est simple : une table, des lettres, des chiffres, un verre, et des personnes prêtes à communiquer avec des esprits.

-Vous êtes prêtes, les filles ?

Elles acquiescèrent toutes d’un signe de tête.

-Bien ! C’est parti !

Nous posâmes nos index sur le verre avec un mélange d’appréhension et d’excitation. Nous ne nous étions jamais adonnées à ce genre de pratique auparavant, on ne savait pas à quoi s’attendre.

-Esprit, si tu es là, manifeste-toi.

Le verre se mit aussitôt à trembler. Puis il se dirigea vers la lettre B. Puis la lettre O. Puis la lettre N. Ainsi de suite jusqu’à former le mot « BONSOIR ».

Nous échangeâmes des regards, incrédules.

-Vous êtes certaines de vouloir continuer ? demanda Marlène. C’est flippant !

-Moi je trouve ça plutôt marrant,  répondit Louise en se frottant les mains.

-Ça m’étonne qu’à moitié ! dis-je en m’adressant à Louise, des fois je me demande si t’es pas un vampire ! Ça expliquerait pourquoi tes canines sont aussi longues.

-J’avoue que j’adore boire le sang, répliqua-t-elle sur un ton ironique.

On entendit les hululements d’un hibou.

-On continue ? dis-je.

-On continue !  dit Louise.

-Et si ça dégénère ? demanda Sophie.

-On avisera ! répondit-elle en lui adressant un clin d’œil.

Sophie afficha une mine indécise.

-Allez ! reprit Louise, on continue encore un peu. Si ça devient  glauque, on arrête.

Nous nous interrogeâmes du regard. On avait visiblement toutes l’envie d’aller plus loin, bien que la peur commençait déjà à se lire sur nos visages ; on n’avait aucune idée du genre d’esprit sur lequel on était tombées.

-C’est bon pour tout le monde ? m’assurai-je.

Elles répondirent toutes par l’affirmative. Je repris alors :

-Esprit, comment t’appelles-tu ?

-Je m’appelle Lucy.

-Tu as quel âge, Lucy ?

J’avais 16 ans avant de mourir.

Je sentis un frisson me traverser. Elle était morte si jeune ! Elle avait à peine quatre ans de plus que nous quand elle perdit la vie.

-Tu es blonde ? Brune ?  demanda Louise qui avait l’air de prendre son pied.

J’étais châtaine avant de mourir. Mais maintenant, mes cheveux ont la couleur du sang.

J’en déduisis qu’elle était morte de mort violente. Sans doute lors d’un accident.

-Ça devient glauque, là, les filles ! dit Sophie.

-Tu es un gentil ou un méchant esprit ?

-T’as pas fini avec tes questions à la con, Louise ? rouspétai-je

-Quoi ?!  Le but c’est de poser des questions, non ? Alors j’en pose !

Ça dépend, répondit Lucy, parfois, je suis gentille. La plupart du temps je ne le suis pas.

-Tu vois, dit Louise en s’adressant à moi, ce n’était pas une question à la con ! Au moins, on sait qu’il ne faut pas la chercher, la Lucy !

-Tu pourrais t’en prendre à nous, Lucy ? demanda Marlène.

Peut-être bien.

-Les filles !!!! s’exclama Sophie qui avait de plus en plus peur, on devrait…

-On peut savoir comment tu as trouvé la mort ? l’interrompit Louise.

-Poignardée. À de multiples reprises.

Elle n’était donc pas morte dans un accident. J’en fus toute troublée. Sophie également.

-OK, les filles, j’ai eu ma dose. Moi, j’arrête, dit-elle.

-Attends ! dit Louise, laisse-moi lui poser une dernière question… Après on arrête…

Sophie afficha une mine résignée.

-As-tu un message à nous transmettre, Lucy ? poursuivit Louise.

-Oui.

-Quel est-il ?

-Je vais vous conduire à mon cadavre. Vous allez le déterrer et déterrer des preuves incriminant mon assassin par la même occasion.

On ne s’attendait pas à une telle requête. En voyant les mines déconfites de mes collègues je compris qu’elles n’étaient pas disposées à le faire. Je ne l’étais pas non plus. Pourquoi ne demandait-elle pas à des personnes plus avisées de le faire ? Je n’avais jamais vu de cadavres de ma vie ; la simple idée d’en voir me rendait malade. J’imaginais le corps de Lucy en décomposition, entouré de larves et d’asticots. J’imaginais les parties de son corps détachées les unes des autres, ses orbites vides, ses os perforés à cause des coups à l’arme blanche et l’odeur de putréfaction. Je fus prise de nausées.

Un long silence suivit la requête de Lucy. Puis Louise de dire :

-Euh… tu es bien gentille, Lucy, mais chacun son boulot ! Tourne-toi vers des croque-morts ! Nous, on  est de simples collégiennes. On a d’autres choses à faire !

-Louise ! T’es malade ou quoi ? cria Marlène, tu vas nous attirer des ennuis !

-Bah, quoi ? C’est vrai ! On n’a pas le temps pour ça !

Le verre se mit à bouger.

-Vous feriez mieux de m’obéir… Vos nuits ne seront plus jamais pareilles sinon…

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