Poèmes en Prose d’Oscar Wilde

L’ARTISTE

Un soir

Naquit dans son âme

Le désir de fabriquer une image du Plaisir Ephémère

Et il parcourut le monde en quête de bronze

Car il ne pouvait penser qu’en bronze

Mais tout le bronze du monde avait disparu

Et nulle part dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze

Excepté le bronze de l’image du Chagrin Eternel

Or,  cette image, il l’avait fabriquée de ses propres mains

Et il l’avait posée sur la tombe de l’unique être qu’il avait aimé dans sa vie

Sur la tombe de l’être mort qu’il avait le plus aimé

Il avait posé cette image fabriquée de ses mains

Afin qu’elle serve de signe à l’amour immortel de l’homme

Et de symbole au chagrin éternel de l’homme

Et dans le monde entier il n’y avait pas d’autre bronze que celui de cette image

Et il prit l’image qu’il avait fabriquée

Et il la mit dans une grande fournaise

Et il l’offrit au feu

Et du bronze de l’image du Chagrin Eternel

Il fabriqua l’image du Plaisir Ephémère.

LE DISCIPLE

Quand Narcisse mourut, la mare de son plaisir se changea d’une coupe d’eaux douces en une coupe de pleures salées. Et les Oréades vinrent en pleurant, à travers le bois, chanter au bord de la mare pour la réconforter.

Et quand elles virent que la mare s’était changée d’une coupe d’eaux douces en une coupe de larmes salées, elles desserrèrent les boucles vertes de leurs cheveux et dirent à la mare en pleurant :

« Nous ne sommes pas étonnées que vous pleuriez Narcisse de cette manière. Il était si beau ! »

« Mais, Narcisse était beau ? » dit la mare.

« Qui mieux que vous le saurait ? » répondirent les Oréades. « Il ne faisait jamais attention à nous, mais vous,  il vous courtisait. Il s’allongeait sur vos bords et vous regardait, et dans le miroir de vos eaux il mirait sa propre beauté. »

Et la mare répondit :

« Mais, j’aimais Narcisse car, quand il s’allongeait sur mes bords et me regardait, dans le miroir de ses yeux je voyais ma propre beauté se refléter. »

LE MAITRE

Or, quand la nuit tomba sur la terre, Joseph d’Arimathie, ayant allumé une torche de bois de pin, descendit de la colline dans la vallée. Il avait une affaire à régler dans sa propre maison.

Et s’agenouillant sur les silex de la Vallée de la Désolation il vit un jeune homme nu qui pleurait. Ses cheveux avaient la couleur du miel et son corps était comme une fleur blanche, mais il s’était blessé le corps avec des épines et dans ses cheveux avait-il mis des cendres comme une couronne.

Et celui qui avait de grandes richesses dit au jeune homme nu qui pleurait : « Je comprends que votre chagrin soit si grand car, sûrement, Il était un homme juste. »

Et le jeune homme répondit : « Ce n’est pas pour Lui que je pleure, mais pour moi-même. J’ai, tout comme lui, changé l’eau en vin. J’ai guéri le lépreux et donné la vue à l’aveugle. J’ai marché sur les eaux. Des habitants des tombes, j’ai chassé les démons. J’ai nourri les affamés dans le désert où il n’y avait pas de nourriture. J’ai ressuscité les morts de leurs maisons étroites. À ma demande, et devant une grande multitude de personnes, un figuier stérile a refleuri. Tout ce que cet homme a fait, je l’ai aussi fait. Et pourtant, moi, on ne m’a crucifié. »

LE FAISEUR DE BIEN

Il faisait nuit et Il était seul.

Il vit au loin les murailles d’une ville ronde et marcha vers la ville.

Et quand Il s’approcha Il entendit à l’intérieur de la ville le bruit des pas de la joie, le rire s’échappant de la bouche de l’allégresse et le bruit retentissant de nombreux luths. Et Il frappa à la porte et un des gardiens Lui ouvrit.

Et Il contempla une maison qui était en marbre et qui avait de beaux piliers de marbre.

Des guirlandes ornaient les piliers  et il y avait des torches en cèdre à l’intérieur et à l’extérieur. Et Il entra dans la maison.

Et quand Il eut  traversé le hall de calcédoine et le hall de jaspe, et qu’Il atteignit la grande salle à manger, Il vit, couché sur un canapé de pourpre marine, un homme dont les cheveux étaient couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de vin.

Et Il le suivit, lui toucha l’épaule et lui dit : « Pourquoi vivez-vous ainsi ? »

Et le jeune homme se retourna. Il Le reconnut et lui répondit en ces termes : « J’étais autrefois lépreux et vous m’avez guéri. De quelle autre façon devrais-je vivre ? »

Et Il sortit de la maison et se retrouva à nouveau dans la rue.

Et après un court instant Il vit une femme dont le visage et les vêtements étaient colorés et dont les pieds étaient chaussés de perles. Et derrière elle arriva, lentement, tel un chasseur, un jeune homme qui portait une cape bicolore. Or, le visage de la femme était comme le visage blond  d’une idole et les yeux du jeune homme brillaient de désir.

Et Il le suivit rapidement et toucha la main du jeune homme et lui dit : « Pourquoi regardez-vous cette femme de cette manière ? »

Et le jeune homme se retourna, Le reconnut et dit : « J’étais autrefois aveugle et vous m’avez donné la vue. Que devrais-je regarder d’autre ? »

Et Il courut et toucha les vêtements colorés de la femme et lui dit : « N’y-a-t-il pas un autre chemin à suivre que celui du péché ? »

Et la jeune femme se retourna et Le reconnut. Elle rit et dit : « Vous m’avez pardonné mes péchés et ce chemin est agréable. »

Et Il sortit de la ville.

Et quand Il fut sorti de la ville Il vit, assis près du bord de la route, un jeune homme qui pleurait.

Et Il s’approcha de lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et lui dit : « Pourquoi pleurez-vous ? »

Et le jeune homme leva les yeux et Le reconnut et lui répondit en ces termes : « J’étais autrefois mort et vous m’avez ressuscité d’entre les morts. Que pourrais-je faire d’autre à part  pleurer ? »

LA MAISON DU JUGEMENT

Et le silence régnait dans la Maison du Jugement, et l’Homme vint nu devant Dieu.

Et Dieu ouvrit le Livre de la Vie de l’Homme.

Et Dieu dit à l’Homme : « Ta vie a été mauvaise, et tu as fait preuve de cruauté  envers ceux qui avaient besoin de secours, et envers ceux qui manquaient d’assistance tu as été amer et dur de cœur. Les pauvres t’ont appelé et tu n’as pas écouté, et tes oreilles étaient fermées aux cris de Mes affligés. Tu as gardé l’héritage des orphelins entre tes mains et tu as envoyé les renards dans la vigne du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l’as donné à manger aux chiens. Mes lépreux qui vivaient dans les marécages, qui étaient en paix, qui me glorifiaient, tu les as conduits sur les autoroutes. Et sur Ma terre, ma terre d’où je t’ai fait, tu as fait couler du sang innocent. »

Et l’Homme répondit en disant : « Je l’admets. »

Et Dieu ouvrit à nouveau le Livre de la Vie de l’Homme.

Et Dieu dit à l’Homme : « Ta vie a été mauvaise, et la beauté que j’ai montrée tu l’as cherchée, et le bien que j’ai caché tu n’y as point prêté attention.  Les murs de ta chambre étaient recouverts d’images et du lit de tes abominations tu t’es levé au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que j’ai soufferts, tu as mangé ce qu’il ne fallait pas manger, et la pourpre de tes vêtements était brodée avec les trois signes de la honte. Tes idoles n’étaient ni d’or ni d’argent qui subsistent, mais de chair qui périt. Tu as taché leurs cheveux de parfums et mis des grenades dans leurs mains. Tu as sali leurs pieds avec du safran et déroulé des tapis devant eux. Avec de l’antimoine tu as sali leurs paupières et sur leurs corps tu as étalé de la myrrhe. Tu t’es prosterné à terre devant eux et les trônes de tes idoles se dressaient au soleil. Tu as montré au soleil ta honte et à la lune ta folie. »

Et l’Homme répondit en disant: « Je l’admets. »

Et pour la troisième fois Dieu ouvrit le Livre de la Vie de l’Homme.

Et Dieu dit à l’Homme : « Ta vie a été mauvaise et avec le mal tu as payé le bien et avec la méchanceté tu as payé la bonté. Et tu as blessé la main qui t’a nourri et tu as méprisé le sein qui t’a allaité. Et celui qui venait à toi avec de l’eau repartait assoiffé, et les hors-la-loi qui t’ont caché dans leurs tentes la nuit durant tu les as trahis avant l’aube. A tes ennemis qui t’ont épargné tu as tendu une embuscade et tes amis qui ont marché avec toi tu les as vendus pour de l’argent. Et à ceux qui t’ont donné de l’amour tu n’as jamais donné que la luxure en retour.

Et l’homme répondit en disant : « Je l’admets. »

Et Dieu referma le Livre de la Vie de l’Homme et lui dit : « Sûrement, je t’enverrai en Enfer. C’est en Enfer que je t’enverrai. »

L’Homme s’écria : « Tu ne peux pas. »

Et Dieu dit à l’Homme : « Pourquoi ne puis-je pas t’envoyer en Enfer, pour quelle raison ? »

« Parce que j’ai toujours vécu en Enfer, » répondit l’Homme.

Et le silence régnait dans la Maison du Jugement.

Après un moment Dieu prit la parole et dit à l’Homme : « Etant donné que je ne peux t’envoyer en enfer, je t’enverrai au Paradis. Sûrement, c’est au Paradis que je t’enverrai. »

Et l’Homme s’écria : « Tu ne peux pas. »

Et Dieu dit à l’Homme : « Pourquoi ne puis-je pas t’envoyer au Paradis, pour quelle raison ? »

« Parce que jamais, et nulle part, je n’ai pu l’imaginer», répondit l’Homme.

Et le silence régnait dans la Maison du Jugement.

LE MAITRE DE SAGESSE

Depuis son enfance il avait été comme ceux qui sont remplis de la parfaite connaissance de Dieu. Et alors qu’il n’était encore qu’un jeune garçon, beaucoup de saints, et certaines des saintes qui habitaient la Cité Libre de sa naissance, avaient été fortement émerveillés par l’immense sagesse de ses réponses.

Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l’anneau de la virilité il les embrassa, et il les quitta, et il partit dans le monde pour parler de Dieu au monde. Car il y avait à cette époque dans le monde de nombreuses personnes qui ne connaissaient aucunement Dieu, qui n’avaient de lui qu’une connaissance incomplète ou qui adoraient les faux dieux qui habitaient les bosquets et qui ne se souciaient pas de leurs adorateurs.

Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales comme ils avaient vu les saints marcher, et portant à sa ceinture un portefeuille en cuir et une petite gourde d’argile cuite. Et tout en marchant le long de l’autoroute il était plein de la joie qui vient de la parfaite connaissance de Dieu et sans cesse chantait-il des louanges à Dieu. Et après un moment il atteignit un pays étranger où il y avait de nombreuses cités.

Et il traversa onze cités. Et certaines de ces cités étaient dans des vallées, d’autres étaient aux abords de grands fleuves, d’autres étaient bâties sur des collines. Dans chaque cité il trouva un disciple qui l’aima et qui le suivit, et  de chaque cité aussi une grande multitude de personnes le suivit. Et la connaissance de Dieu se répandit dans tout le pays et beaucoup de ses chefs furent convertis. Et les prêtres des temples dans lesquels il y avait des idoles remarquèrent qu’ils avaient perdu la moitié de leurs gains. Et quand ils battaient leurs tambours à midi personne ou presque personne ne venait avec des paons ou avec des offrandes de chair comme avait été la coutume du pays avant sa venue.

Cependant, plus le peuple le suivait et plus le nombre de ses disciples augmentait, plus grande devenait sa tristesse. Et il ignorait pourquoi sa  tristesse était si grande. Car il parlait tout le temps de Dieu, puisant dans cette plénitude de la parfaite connaissance de Dieu que Dieu avait lui-même placée en lui.

Et un soir il sortit de la onzième cité qui était une cité d’Arménie. Et ses disciples et une grande foule de personnes le suivirent. Et il monta sur une montagne et s’assit sur un rocher qui était sur la montagne. Et ses disciples l’entourèrent. Et la multitude s’agenouilla dans la vallée.

Et il se prit le visage entre les mains et pleura. Il dit à son âme : « Comment se fait-il que je sois plein de tristesse et de peur et que chacun de mes disciples soit comme un ennemi qui marche à midi ? »

Et son âme lui répondit en disant : « Dieu t’a rempli de la parfaite connaissance de lui-même et tu as donné cette connaissance à d’autres personnes. La perle de grand prix, tu l’as divisée, et le vêtement sans couture, tu l’as déchiqueté. Celui qui fait don de la sagesse se vole lui-même. Il est semblable à celui qui offre son trésor à un voleur.  Dieu n’est-il pas plus sage que tu ne l’es ? Qui es-tu pour faire don du secret que Dieu t’a confié ? J’étais autrefois riche et tu m’as rendu pauvre. Je voyais Dieu autrefois et tu me l’as caché. »

Et il pleura à nouveau car il savait que son âme lui avait dit la vérité, et qu’il avait donné à d’autres la parfaite connaissance de Dieu,  et qu’il était comme ceux qui se cramponnent au manteau de Dieu, et que sa foi le quittait en raison du nombre de personnes qui croyaient en lui.

Et il se dit à lui-même : « Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui fait don de sa sagesse se vole lui-même. »

Et après quelques heures ses disciples s’approchèrent de lui et se prosternèrent au sol devant lui et dirent : « Maître, parle-nous de Dieu car tu as la parfaite connaissance de Dieu, et personne d’autre que toi n’a cette connaissance. »

Et il leur répondit en disant : « Je vous parlerai de tout ce qui se trouve dans le ciel et sur la terre mais de Dieu je ne vous parlerai pas. Ni maintenant ni à aucun moment je ne vous parlerai de Dieu. »

Et ils s’irritèrent contre lui et lui dirent: « Tu nous as conduits dans le désert pour qu’on t’écoute. Comptes-tu nous renvoyer affamés, ainsi que la grande multitude que tu as fait te suivre ? »

Et il leur répondit en disant : « Je ne vous parlerai pas de Dieu. »

Et la multitude murmura contre lui et lui dit : « Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de nourriture. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira. »

Mais il ne leur adressa pas un mot. Car il savait que s’il parlait de Dieu il leur donnerait son trésor.

Et les disciples s’en allèrent tristement, et la multitude de personnes retournèrent dans leurs propres maisons. Et beaucoup moururent en chemin. Et quand il fut seul il se leva, se tourna vers la lune et voyagea pendant sept lunes ne parlant à aucun homme et ne répondant à aucune question. Au déclin de la septième lune il atteignit ce désert qui est le désert de la Grande Rivière. Et ayant trouvé une caverne où avait autrefois séjourné un centaure, il y élu domicile, et il se fabriqua une natte de roseau pour s’y coucher. Et il se fit ermite. Et toutes les heures l’Ermite louait Dieu parce qu’il lui avait permis de garder un peu de Sa connaissance et de Sa merveilleuse grandeur.

Or, un soir, alors que l’Ermite était assis devant la caravane dans laquelle il avait élu domicile, il aperçut un homme au visage beau et méchant qui passait en vêtements usés et qui avait les mains vides. Tous les soirs il passait les mains vides et tous les matins il revenait les mains pleines de pourpre et de perles. Car c’était un voleur qui dépouillait les caravanes des marchands.

Et l’Ermite le regarda et le plaignit. Mais il ne dit pas un mot. Car il savait que celui qui dit un mot perd sa foi.

Et, un matin, alors que l’homme revenait les mains pleines de pourpre et de perles, il s’arrêta, fronça les sourcils, frappa du pied le sable et dit à l’Ermite : « Pourquoi me regardes-tu toujours de cette manière quand je passe ? Quelle est donc cette chose que je vois dans tes yeux ? Car personne ne m’a jamais regardé de cette manière. Cela m’agace et m’importune. »

Et l’Ermite lui répondit en disant: « Ce que tu vois dans mes yeux, c’est de la pitié. C’est la pitié qui te regarde à travers mes yeux. »

Et le jeune homme rit avec mépris et cria à l’Ermite d’une voix amère: « J’ai de la pourpre et des perles dans mes mains. Toi, tu n’as qu’une natte de roseau pour t’étendre. Quelle pitié aurais-tu pour moi ? Et pour quelle raison éprouves-tu cette pitié ? »

« Tu me fais pitié », dit l’Ermite, « parce que tu n’as aucune connaissance de Dieu. »

« Cette connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse ? » demanda le jeune homme. Et il s’approcha de l’entrée de la caravane.

«Elle est  plus précieuse que toute la pourpre et toutes les perles du monde, » répondit l’Ermite.

« Et tu la possèdes ? » dit le jeune voleur en continuant à s’approcher.

« Autrefois, en effet, » répondit l’Ermite, « je possédais la parfaite connaissance de Dieu. Mais par stupidité je m’en suis séparé, et je l’ai partagée avec d’autres. Mais ce qui me reste de connaissance même maintenant est plus précieux que la pourpre et les perles. »

Et quand le voleur entendit cela il jeta la pourpre et les perles qu’il avait dans les mains. Et sortant une épée aiguisée en acier incurvé il dit à l’Ermite : « Donne-moi immédiatement cette connaissance de Dieu que tu possèdes ou sûrement je te tuerai. Pourquoi ne devrais-je pas tuer celui qui a un plus grand trésor que mon trésor ? »

Et l’Ermite tendit le bras et dit : « Ne vaut-il pas mieux pour moi d’accéder aux plus hautes cours de Dieu et de Le louer que de vivre dans le monde en n’ayant aucune connaissance de Lui ? Tue-moi si tel est ton désir. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu. »

Et le jeune voleur se mit à genoux et le supplia, mais l’Ermite refusa de lui parler de Dieu et de lui donner son trésor. Et le jeune voleur se leva et dit à l’Ermite : « Qu’il en soit comme tu le veux. En ce qui me concerne j’irai dans la Cité des Sept Péchés qui n’est qu’à trois jours d’ici, et pour ma pourpre ils me donneront du plaisir, et pour mes perles ils me vendront de la joie. » Et il prit la pourpre et les perles et il s’en alla rapidement.

Et l’Ermite cria, le supplia, et le suivit. Pendant trois jours il suivit le voleur sur la route et l’implora de revenir sur ses pas et de ne pas entrer dans la Cité des Sept Péchés.

Et de temps en temps le jeune voleur regardait l’Ermite par dessus son épaule, l’interpellait et lui disait : «Tu veux bien me donner cette connaissance de Dieu qui est plus précieuse que la pourpre et plus précieuse que les perles ? Si tu veux bien me la donner je n’entrerai pas dans la cité. »

Et toujours l’Ermite répondait : « Toutes les choses que je possède, je te les donnerai, à l’exception de cette seule chose. Car cette chose il n’est pas légitime que je la donne. »

Et au crépuscule du troisième jour ils s’approchèrent des grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés. Et dans la cité parvint le son de nombreux rires.

Et le jeune voleur répondit par des rires et leva le bras pour frapper à la porte. Et pendant qu’il le faisait l’Ermite courut vers lui et l’attrapa par le pan de son vêtement et lui dit : « Etends tes mains, pose tes bras autour de mon cou, mets tes oreilles près de mes lèvres et je te donnerai ce qui me reste de la connaissance de Dieu. » Et le jeune voleur s’arrêta.

Et quand l’Ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu il tomba sur le sol et pleura. Et une grande ombre venue de la cité lui cacha la cité et le voleur de sorte qu’il ne les vit plus.

Et tandis qu’il était allongé et qu’il pleurait il sentit la présence d’un Homme qui se tenait debout près de lui ; et Celui qui se tenait debout près de lui avait des pieds de cuivre et des cheveux comme de la laine fine. Il releva l’Ermite et lui dit : « Avant, tu avais la parfaite connaissance de Dieu. Maintenant, tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu ? » Et Il l’embrassa.

Oscar Wilde
Traduit de l’anglais par Magali Tra

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