Usurpation : Extrait

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Il était deux heures de l’après-midi quand Marie-Dolores Sanchez pénétra dans l’église Our Lady of Perpetual Help à Beverly Hills, en Californie. Malgré les vingt-huit degrés qu’affichait le thermomètre en cette belle journée d’été, elle frissonnait de froid et d’effroi, se répétant sans cesse qu’elle n’obtiendrait jamais l’absolution. Elle était tout de blanc vêtue comme pour exprimer une certaine pureté, mais consciente d’incarner le contraire à bien des égards.

Ses mercredis après-midi étaient normalement dédiés aux cours de yoga et de boxe anglaise qu’elle ne se permettait jamais de manquer. Les événements des semaines précédentes l’obligèrent cependant à déroger à sa propre règle. Sa conscience n’avait cessé de la torturer, son âme en lambeaux de demander réparation, et son esprit de cogiter inlassablement sur la question de se confier ou non à un homme de Dieu qui, à la différence de monsieur Tout-le-Monde, ne la jugerait pas. Aussi, il lui était devenu presque impossible de fermer l’œil de la nuit. Quand elle y parvenait, elle rêvait de sa sœur Gloria qui l’incitait au repentir.

Elle n’avait pas mis les pieds dans une église depuis plus de sept ans, depuis qu’elle était partie de l’orphelinat catholique qui l’avait accueillie à sa naissance. Elle s’avança vers l’autel d’un pas hésitant, persuadée que la Madone lui en voulait. Elle s’agenouilla, fit le signe de croix, prit place au premier rang et sortit le chapelet que sa mère lui avait légué par le biais de sœur Odette Traby. Elle ne savait plus comment réciter le rosaire ; elle improvisa donc tout en fixant le crucifix dans l’attente d’un quelconque signe. En vain. Elle se tourna alors vers la mère du Christ pour implorer sa bienveillance. À un moment, elle crut voir une larme couler de l’œil droit de la statue, ruisseler sur sa joue et finir sa course sur le carrelage du lieu saint. Prise de panique, elle bondit de sa chaise laissant échapper son chapelet et se retrouva nez à nez avec une sœur au visage sévère. Les deux femmes se regardèrent pendant quelques secondes sans dire mot, puis la sœur lui demanda :

— Vous êtes là pour la confession ?

— Tout à fait, répondit Marie-Dolores d’une petite voix.

— Le père David vous attend. Vous pouvez y aller.

Angoissée, Marie-Dolores se dirigea à petits pas vers le confessionnal. Elle hésita un court instant avant d’ouvrir la petite porte et s’assit.

— Bénissez-moi, mon père, car j’ai péché, dit-elle timidement.

— Je te bénis au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Quels sont tes péchés ? lui demanda le prêtre choisissant de la tutoyer pour instaurer un climat de confiance. Il voulait qu’elle ait l’impression de se confier à un ami.

— J’ai enfreint le sixième commandement de Dieu, dit-elle, incapable d’avouer directement ce qu’elle avait fait.

Le prêtre réfléchit un court instant.

— Tu ne commettras pas de meurtre.

— En effet, j’ai tué, dit-elle en baissant les yeux comme si le prêtre pouvait la voir.

Le prêtre ne s’y attendait pas. Jusque-là, il avait tout entendu : du voleur à la petite semaine au directeur de société commettant l’adultère avec sa secrétaire. Mais jamais personne n’était venu confesser un meurtre.

— À qui as-tu ôté la vie ?

— À ma sœur.

Le prêtre resta bouche bée. Cette jeune femme dont il estimait l’âge, au son de sa voix, à vingt-deux ou vingt-trois ans venait purement et simplement d’avouer un fratricide.

— Quelle fut la raison de cet acte ?

— La jalousie. Je jalousais Gloria, expliqua Marie-Dolores sans même se rendre compte qu’elle venait de mentionner le prénom de sa sœur.

— Te souviens-tu du premier meurtre de l’humanité ? Caïn a tué son frère Abel et Dieu l’a maudit par le sang de ce dernier. Il fut condamné à être vagabond et à errer sur la terre, asséna le père David, sans réfléchir.

Marie-Dolores ne savait que penser de ces mots. Elle s’attendait à une réaction plus nuancée de la part d’un ecclésiastique.

— Dois-je comprendre que je suis maudite par le sang de ma sœur ? Est-ce bien cela, mon père ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, mon enfant.

— Qu’avez-vous donc dit ?

— Que la jalousie pouvait conduire à des faits irréversibles.

— En l’occurrence la malédiction ? demanda Marie-Dolores en sanglotant.

— En l’occurrence deux destins brisés.

— Je pensais que Dieu était miséricordieux.

— Il l’est. Laisse-moi te rappeler qu’un ancien meurtrier devenu apôtre est l’auteur de la moitié du Nouveau Testament. Dieu est amour. Sa grâce n’a pas de limites.

— Me voilà rassurée, dit Marie-Dolores sans croire en ses propres mots.

— Pour quelle raison jalousais-tu Gloria ?

Marie-Dolores se rendit soudain compte de son erreur. Elle n’osait plus rien dire. Le prêtre lui fit alors comprendre que rien ne sortirait de ce lieu. Il était lié par le secret confessionnel.

— Gloria était très charmante. Elle était pleine de vie. Elle avait des parents qui l’aimaient et qui lui offraient tout ce dont une fille de son âge pouvait rêver, et bien plus encore.

— Tes parents ne t’aiment pas ? Du moins, c’est ton ressenti ?

— Je n’ai pas de parents. Je n’en ai jamais eu.

Ces mots laissèrent le père David perplexe.

— J’ai bien peur de ne pas comprendre. Ne m’as-tu pas dit que Gloria était ta sœur ?

— Si, elle l’était. Nos parents biologiques nous ont abandonnées à la naissance. J’ai grandi dans un centre pour l’enfance, Gloria a été adoptée.

— Ah ! s’exclama le père David, je vois… Étais-tu uniquement animée par la jalousie ? Ou t’avait-elle causé un tort quelconque ?

— Non, elle ne m’a jamais porté atteinte. Je voulais simplement prendre sa place. Vivre ce qu’elle vivait. Porter ses vêtements. Dormir dans son lit. Manger avec des couverts en argent. Je l’enviais. Tout simplement. Alors je l’ai assassinée.

— Euh, dit le prêtre perplexe, j’ai bien peur de ne pas tout comprendre. Tu voulais prendre sa place. Tu t’es donc dit qu’après sa disparition, ses parents voudraient bien de toi ? Pour remplacer leur défunte fille ? J’avoue que j’ai du mal à te suivre.

— Oh mais, vous savez… je me suis imposée. Je précise : ils n’ont pas eu le choix. À vrai dire, ils n’ont pas compris que Gloria n’était plus. Du moins, pas tout de suite.

Le père David était de plus en plus étonné. Décidément, il fallait lui tirer les vers du nez. Il ne comprenait pas comment des parents pouvaient ne pas s’apercevoir de la disparition de leur enfant. À moins que… À moins qu’un sosie ne se soit substitué à elle.

— Gloria et toi étiez des sœurs jumelles ! s’écria le père David stupéfait.

— C’est exact. J’ai usurpé l’identité de ma sœur.

Le prêtre ne dit rien pendant quelques secondes, puis Marie-Dolores l’entendit sortir du confessionnal. Allait-il appeler la police ? Venait-elle de signer son arrêt de mort ? Devait-elle sortir de l’église et disparaître à tout jamais ? Mille et une questions se bousculèrent dans sa tête quand, soudain, elle entendit le prêtre annoncer :

« Chers fidèles, je suis extrêmement navré de devoir vous demander de quitter la maison de Dieu. Je suis dans l’obligation de fermer l’église pour une affaire d’extrême importance. Veuillez repasser samedi pour la confession, ou demain si vous voulez vous recueillir. »

Sur ces mots, il fit signe à la sœur de les escorter vers la sortie.

— Raconte-moi tout, lui dit-il quand il revint s’asseoir.

Marie-Dolores était sur le point de passer l’entretien le plus long de sa vie.

2.

Quand Marie-Dolores mit les pieds pour la première fois au domicile des Smet, la famille de sa sœur, elle fut tout de suite frappée par la beauté et par l’immensité des lieux : ils habitaient une maison de maître à la décoration très « château de Versailles ». La somptueuse propriété comprenait, entre autres, un cinéma pouvant accueillir une vingtaine de personnes, un jardin avec piscine, un terrain de tennis, un spa avec sauna, hammam et jacuzzi, ainsi qu’un studio d’enregistrement où le père de Gloria, Nicolas Smet, passait ses heures perdues. Sa femme, Lucy, collectionneuse, avait acquis tout au long de sa vie diverses œuvres d’art dont des Picasso et des Rembrandt. Des tapisseries faites à la main ornaient les séjours. Le sol était marbré, et chacun des meubles de la maison avait été confectionné sur mesure, en modèle unique, à partir de matériaux tous plus nobles les uns que les autres.

Elle avait insisté pour que son petit ami nommé Daniel Adams l’accompagne. Ensemble, ils firent le tour du propriétaire, subjugués, impressionnés, presque sans voix. Ils avaient rarement vu une aussi belle demeure. Ils comprirent tout de suite, au vu du luxe qui les entourait, que les Smet étaient des gens très fortunés. Marie-Dolores, qui aimait les belles choses, commença à s’imaginer la vie qu’elle aurait eue si elle avait été adoptée à la place de sa sœur jumelle, ou si les Smet les avaient adoptées toutes les deux.

— Il faut croire que nous ne sommes pas nées sous la même étoile, dit-elle à Daniel, sur un ton ironique.

La famille était absente ; ils décidèrent de s’installer dans l’une des nombreuses pièces à vivre de la maison pour attendre leur retour. Ils choisirent le salon le plus proche de la porte d’entrée de manière à les entendre arriver.

Marie-Dolores avait hâte de savoir à quel point sa sœur jumelle et elle se ressemblaient. Avaient-elles exactement le même physique ? La même personnalité ? Partageaient-elles les mêmes passions ? Le même goût pour les chaussures ? Pour les vêtements en général ? Elle n’avait pas arrêté de spéculer sur toutes ces choses depuis le jour où elle avait appris son existence. Quand elle entendit le bruit de la clef dans la serrure, son cœur s’arrêta de battre. Elle appréhendait la réaction de Gloria, mais surtout celle de ses parents, ne sachant dans quelle mesure ils apprécieraient sa démarche.

La pression redescendit un peu une fois que Gloria ouvrit la porte : elle était toute seule. Elle sursauta en voyant Daniel et Marie-Dolores arriver dans le vestibule, très surprise qu’il y ait des gens chez elle : ses parents étaient en vacances en Italie et leur retour n’était pas prévu avant trois semaines. Ils l’auraient prévenue si de quelconques tiers possédant un double des clefs devaient s’introduire chez eux pour une raison ou pour une autre. Elle était d’autant plus désorientée que l’une des personnes était son sosie.

Les yeux grands ouverts, elle scruta sa jumelle avec un air interrogateur. Elle jeta ensuite un coup d’œil furtif à Dan, puis posa de nouveau les yeux sur sa sœur, visiblement perturbée. Elle croyait se voir dans un miroir : comme elle, Marie-Dolores avait les cheveux jusqu’aux épaules, le même grain de beauté au coin de l’œil droit, la même tache de naissance sur le bras gauche, la même bosse sur le nez. Elles avaient exactement la même taille et le même poids, à quelques grammes près. Le plus incroyable était qu’elles étaient vêtues de la même manière : jeans bleu, haut en dentelle blanc, chaussures à talons compensés, noires pour l’une, bleues pour l’autre. Les deux filles n’en crurent pas leurs yeux. Elles étaient identiques.

— Mais, dit Gloria en fronçant les sourcils, qui es-tu ?

— Ça a été un énorme choc, pour moi aussi, d’apprendre que j’avais une sœur jumelle ! répondit Marie-Dolores.

— Comment êtes-vous entrés ?

— La femme de ménage m’a prise pour toi. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer ; elle m’a à peine fait la bise avant de partir en courant. Elle avait un rendez-vous important, m’a-t-elle lancé. Nous nous sommes permis d’entrer pour t’attendre. Pardon.

— Ce n’est rien…, dit Gloria un peu plus détendue. Une sœur jumelle ! Les bras m’en tombent, ajouta-t-elle en esquissant un sourire pour la première fois. Venez par ici, je vous prie ; vous allez tout m’expliquer…

Elle posa son sac sur le meuble d’entrée.

— Doux Jésus, je n’en reviens pas ! Mes parents ne m’ont jamais caché que j’avais été adoptée, mais de là à me douter que j’avais une sœur jumelle ! En voilà une surprise dont je ne me remettrai sans doute jamais, poursuivit-elle en souriant pour la seconde fois. Ceci dit, c’est une très bonne surprise.

Gloria conduisit les amants dans la pièce où ils l’avaient attendue. Elle les fit patienter quelques instants, le temps d’aller leur chercher à boire. Une fois désaltérée, Marie-Dolores lui raconta tout : comment elle avait subtilisé leurs dossiers de naissance à l’orphelinat ; ce qui s’était passé dans sa tête à ce moment-là ; comment elle avait hésité avant de la rencontrer ; pourquoi elle avait finalement pris la décision de la voir…

Gloria, toujours sous le choc, était suspendue à ses lèvres. Elle écouta attentivement le récit de sa sœur sans jamais l’interrompre. Elle était certes un peu décontenancée, mais plutôt ravie d’être en présence d’une personne avec qui elle avait un lien de sang, qui plus est une sœur jumelle. Elle n’avait jamais osé rechercher sa famille biologique car, très attachée à sa famille adoptive, elle ne voulait en aucun cas faire de la peine à ses parents.

Les deux sœurs discutèrent longuement. Elles ne s’étaient même pas aperçues que Daniel leur avait faussé compagnie pendant un moment. Ce dernier, amateur de musique, était retourné dans le studio d’enregistrement de M. Smet pour admirer son matériel dernier cri et pour s’essayer à la batterie.

Les jumelles avaient peu de points communs : Gloria était inscrite en faculté de médecine tandis que Marie-Dolores éprouvait une certaine aversion pour les études. Gloria pratiquait plusieurs sports dont le tennis et la natation ; Marie-Dolores, elle, en pratiquait très peu à cette époque. L’une était plutôt musique classique, l’autre était plutôt hip-hop et R’n’B. L’une était végétarienne, l’autre adorait la viande. Quant à leur niveau de vie, il ne faisait guère exception : Gloria était presque née avec une cuillère en argent dans la bouche. Ses parents, qui l’avaient adoptée à l’âge de six mois, étaient de riches promoteurs immobiliers installés à Beverly Hills, ville huppée du comté de Los Angeles en Californie. Ils l’avaient rebaptisée Gloria Alexandra Smet et lui avaient fait mener une existence des plus heureuses ; entre voyages autour du monde, escapades en yacht, déplacements en jet privé, shoppings sur les plus belles avenues du monde dont bien entendu les Champs-Élysées à Paris. Contrairement à Marie-Dolores, elle était plutôt casanière : hormis les sorties avec ses parents, elle n’était pour ainsi dire jamais hors de chez elle. Passionnée d’art comme sa mère, elle préférait se consacrer à la peinture, à la musique et à l’écriture d’ouvrages poétiques, entre autres.

Marie-Dolores, pour sa part, n’avait pas eu une enfance malheureuse. Sœur Odette, directrice du centre pour l’enfance l’Arche de Noé qui l’avait vue grandir, adorait les enfants et s’était toujours démenée pour que chacun des bambins sous sa responsabilité ne manque de rien. Elle avait reçu une éducation stricte basée sur le respect d’autrui, l’amour du prochain, le partage et toutes autres valeurs chrétiennes. Malgré une scolarité exemplaire jusqu’à l’obtention de son bac à l’âge de dix-huit ans, Marie-Dolores avait décidé d’abandonner ses études pour travailler comme serveuse. Elle avait quitté l’Arche de Noé dès qu’elle avait été en mesure de s’installer dans un petit studio à deux pas du restaurant-bar où elle avait été embauchée. Contrairement à sa sœur, les sorties, elle adorait. Avec sa meilleure amie et collègue, Lyndsay Donovan, elle fréquentait régulièrement les bars et les discothèques de sa ville natale Houston et des environs. Il fallait dire que Marie-Dolores, appelée Dolores par ses amis, avait très peu eu l’occasion de sortir quand elle était sous la coupe des sœurs : l’Arche de Noé était une forteresse presque infranchissable. Comme un ancien détenu qui recouvre la liberté après vingt ans de prison, elle avait eu l’impression de découvrir un monde nouveau. Elle adorait cette vie que sœur Odette aurait sans doute qualifiée de dissolue. Après tout, elle était jeune, ne faisait rien de tellement grave et, si tel était le cas, elle avait tout le temps de se faire pardonner par Dieu. Ce fut d’ailleurs lors de l’une de ces soirées en discothèque qu’elle rencontra Daniel Adams, dit Dan. Ce fut lui qui l’éloigna de tous les principes et valeurs acquis pendant dix-huit ans auprès d’ecclésiastiques.

3.

Marie-Dolores ne savait pas par où commencer. En réalité, l’envie de se confier au prêtre la quitta au moment d’aborder le vif du sujet. Elle se demandait surtout si elle pouvait lui faire confiance : il était avant tout un être humain. Elle finit par se dire que, si Dieu existait, s’il la voyait et s’il l’entendait, sa volonté seule serait faite. Elle se lança avec force détails.

— Le jour de ma vingtième année, je décidai de rendre visite à sœur Odette, directrice de l’orphelinat où j’ai grandi. Il était important pour moi de souffler mes bougies en sa compagnie ; cela avait toujours été le cas depuis ma naissance et il était hors de question que cela change. Sœur Odette était comme une mère pour moi, à vrai dire. Elle s’était toujours comportée comme telle. Mais malgré tout l’amour que je lui portais, je ressentais le besoin de connaître mes origines, et la perspective de retrouver un jour mes parents biologiques ne quittait jamais mon esprit. J’abordais ce sujet à plusieurs reprises avec elle, mais j’avais droit à la même réponse chaque fois : « Je ne suis pas habilitée à te donner de quelconques renseignements sur tes géniteurs ». Alors, quand l’occasion de mettre un nom sur ces derniers se présenta, je n’hésitai pas une seule seconde.

» Il était à peu près onze heures du matin quand je quittai l’appartement de mon petit ami chez qui j’avais emménagé depuis peu. Je me rendis, dans un premier temps, dans une pâtisserie située à deux pâtés de maisons. Là-bas, je rencontrai une jolie jeune femme de mon âge. Tout de blanc vêtue, elle tenait la Bible dans une main et un chapelet dans l’autre. Elle était très belle, trop belle ! Tellement belle que cela semblait surnaturel. Elle avait les traits du visage apaisés, comme si elle venait de sortir d’un sommeil long et profond. Elle dégageait énormément d’ondes positives ; on aurait dit qu’elle venait tout droit du Paradis. Ce fut en tout cas l’impression que j’eus quand mes yeux se posèrent sur elle…

» Elle s’approcha de moi, me salua de sa voix douce et m’expliqua, d’un ton grave, qu’elle avait été envoyée pour me délivrer un message de la plus haute importance : je devais quitter l’homme qui partageait ma vie. Il cachait des secrets insoupçonnables et serait pour moi une occasion de chute. Quand je lui demandai qui l’avait missionnée, elle me répondit que c’était Dieu en personne. Cette réponse me laissa plutôt perplexe. Je voulus alors savoir par quel biais Il était entré en contact avec elle. Elle me regarda avec des yeux pleins de tendresse pendant plusieurs secondes avant de me dire, en souriant, que Dieu était à même de communiquer avec tous Ses enfants mais que, malheureusement, ces derniers faisaient trop souvent la sourde oreille. Je ne répondis rien. Elle me tendit ensuite un bout de papier sur lequel était inscrit : « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il est avantageux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier ne soit pas jeté dans la géhenne. » Elle me dit que le passage était tiré de l’Évangile selon saint Matthieu et me conseilla de méditer là-dessus. Je répondis simplement que je tâcherais d’y songer, puis je la remerciai gentiment avant de prendre le gâteau que j’avais commandé la veille, et je m’en allais au pas de course, en direction de l’orphelinat.

» Il était midi quand j’arrivai au bureau de sœur Odette. Tout heureuse de me voir, elle m’informa qu’elle était sur le point de m’appeler pour me souhaiter un bon anniversaire. Nous échangeâmes quelques formalités avant d’aller nous chercher à boire dans la cuisine du centre, ainsi que de quoi servir le gâteau. À peine étions-nous de retour dans son bureau que frère Jean nous rejoignit, affolé. Il annonça à la sœur qu’une petite fille de l’orphelinat à la santé fragile venait de perdre connaissance. « Ne bouge surtout pas », me dit-elle, tout en se précipitant hors de son bureau. Je me retrouvai ainsi seule et en profitai pour appeler Daniel. Je lui fis part des allégations de la jeune dame que j’avais rencontrée un peu plus tôt à la pâtisserie. Il éclata de rire quand j’eus terminé de lui relater les faits.

« Elle est folle ! me dit-il.

— Elle n’en avait pas l’air ! répondis-je.

— Qu’est-ce que je pourrais bien te cacher d’inavouable, alors ? À ton avis ? » répliqua-t-il.

» Je ne sus quoi répondre. Agacé, il raccrocha son téléphone après m’avoir adressé quelques jurons. Énervée à mon tour, je me levai de ma chaise et commençai à faire des va-et-vient dans le bureau. Les murs de celui-ci étaient ornés de dessins d’enfants ; je me dirigeais vers l’un d’eux pour l’admirer de plus près quand mon regard fut attiré par une armoire entrouverte. Elle contenait des piles de dossiers classés par année ; je compris tout de suite ce qu’ils renfermaient. Il fallait absolument que je reparte de l’orphelinat avec le mien ; je ne voulais pas prendre le risque de le consulter sur place, étant donné que je ne savais pas de combien de temps je disposais avant le retour de sœur Odette. Je sortis rapidement la tête du bureau pour m’assurer qu’il n’y avait personne aux alentours avant d’essayer de mettre la main dessus. Je le trouvai assez facilement car les dossiers étaient classés par ordre alphabétique. Celui de Gloria se trouvait tout juste au-dessus du mien. Comme nous avions le même nom de famille, je le mis dans mon sac, machinalement, sans réfléchir. J’envoyai ensuite un message à Daniel qui, je le savais, devait rendre visite à un ami malade. Je lui demandai de ne pas quitter l’appartement avant mon retour. Je voulais partager la bonne nouvelle avec lui, si bonne nouvelle il y avait, malgré le différend que nous avions eu quelques instants plus tôt. J’avais d’une certaine manière le sentiment que cette journée serait spéciale pour moi. Cela s’avéra exact.

Le père David écoutait attentivement la confession de Marie-Dolores. Il se demandait si la jeune femme n’affabulait pas, tant cette histoire semblait tout droit tirée d’un roman. Néanmoins, il la laissa poursuivre son récit.

— J’eus le temps de calmer mes esprits avant que sœur Odette revienne. Elle m’expliqua qu’elle devait s’absenter du centre pour se rendre au chevet d’Anna. La petite fille avait été transportée à l’hôpital par les pompiers, son état nécessitant une mise en observation. J’étais soulagée de prendre congé d’elle tant j’avais peur de laisser paraître quelque chose. Sur le chemin du retour, je n’arrêtais pas de penser à la dame de la pâtisserie. Dieu l’avait-il vraiment envoyée pour me préserver d’un malheur à venir ? Était-elle un ange, certes sans ailes, en mission sur la terre ? Ou était-elle simplement une affabulatrice ? Car rien dans le comportement de Daniel ne m’avait laissé croire jusque-là qu’il était une personne peu fréquentable. Au contraire…

» Une fois à l’appartement, je n’osai pas toucher à mon dossier. J’avais un sentiment, comment dire… mitigé ! C’est ça ! Un sentiment mitigé. Je n’étais plus très sûre de vouloir connaître les personnes qui m’avaient abandonnée, quelle qu’ait été leur raison. Je me suis soudainement mise à leur en vouloir, alors que mon vœu le plus cher avait toujours été de les rencontrer. Quel genre de parents abandonnent leurs enfants ? Daniel, pour sa part, ne put s’empêcher de le consulter ; sa curiosité était plus forte que lui. Il me fit savoir, dès qu’il eut terminé, que le dossier ne contenait rien que je ne sache déjà. Il ne mentionnait pas grand-chose à part les informations relatives à mon identité : mon nom, mon prénom, ma date de naissance et l’hôpital qui m’avait vue naître. Il faisait aussi mention du chapelet que je devais recevoir plus tard…

» J’étais partagée entre déception et soulagement. Une partie de moi avait tant espéré ne serait-ce que savoir le nom de mes parents. Un peu comme si j’avais eu besoin de me rassurer, d’être sûre que je n’avais pas débarqué de nulle part. Mais bon ! Pour me consoler, je me dis simplement que j’avais déjà vécu vingt années sans le savoir et que cette ignorance ne me tuerait certainement pas. Je me dis aussi que mes géniteurs n’étaient peut-être pas disposés à ce que je fasse partie de leur vie, puisqu’ils s’étaient débarrassés de moi vingt ans plus tôt. Alors, à quoi bon mettre un nom sur des fantômes ?

» Après tout ça, je commençai à réfléchir à un moyen de remettre le dossier dans l’armoire du bureau de la sœur sans que celle-ci s’en aperçoive. J’avais complètement oublié le dossier concernant Gloria. C’est Daniel, encore une fois, qui le lut pendant que je me préparais une tasse de thé. Il m’annonça, d’une drôle de voix, que la fille en question était née le même jour que moi, dans le même hôpital, à quelques minutes seulement d’intervalle. C’était pour le moins curieux. Tellement curieux que je crus sur le moment que c’était encore une de ses blagues de mauvais goût. Il me tendit alors le dossier pour que je le lise de mes propres yeux. Il ne m’avait pas menti. Gloria et moi étions effectivement nées le même jour, au même endroit, presque à la même heure. Mais ça n’était pas tout : la mère de Gloria avait, elle aussi, laissé comme instruction au centre de lui remettre un certain chapelet dès qu’elle serait en âge de l’utiliser. Le doute n’était plus permis. Je compris à cet instant précis que Gloria et moi avions la même mère, que nous étions venues au monde à deux. J’avais donc une sœur jumelle quelque part sur terre. Je n’en revenais pas. Cette nouvelle me bouleversa complètement, à tel point que je restai figée plusieurs minutes. Je réalisai plus tard, quand je pus reprendre la lecture, que ma sœur jumelle et moi ne vivions peut-être pas très loin l’une de l’autre : le couple qui l’avait accueillie vivait en Californie au moment de l’adoption. Avec un peu de chance, ils y habitaient encore. Je restai sans voix pendant plusieurs minutes. Daniel, aussi dérouté que moi, ne savait quoi me dire ; il se contenta de me prendre dans ses bras. J’étais heureuse, bien que surprise, de savoir que j’avais de la famille. Une fois le choc passé, j’essayai tant bien que mal de ne plus y penser et de célébrer mon anniversaire comme il se devait.

Le père David intervint pour la première fois :

— Se sont-ils rendu compte à l’orphelinat que tu avais subtilisé les documents ?

— Pas du tout. Je m’y suis justement rendue quelques jours plus tard pour tout avouer à la mère supérieure ; mais elle était absente. C’est frère Jean que j’ai trouvé dans son bureau. C’est à lui que j’ai tout expliqué.

— Comment il l’a pris ?

— Je ne sais pas trop… Frère Jean n’est pas quelqu’un de très expressif. Il m’a juste demandé de les tenir au courant, la sœur et lui, si jamais je décidais d’entrer en contact avec ma sœur.

— D’accord. Donc il sait que vous vous êtes rencontrées…

— Non. En réalité, je n’avais pas vraiment prévu de voir Gloria. Dan et moi avions prévu de longue date de passer une partie de l’été en Californie. Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai eu envie de la rencontrer. J’avais noté son adresse dans mon agenda au cas où. Nous lui avons rendu visite sur un coup de tête.

— Elle était surprise, j’imagine ?

— Choquée, surtout. Qui ne le serait pas ? C’est quand la femme de ménage m’a prise pour elle que j’ai compris que nous étions de vraies jumelles. C’est une question qui m’obsédait. Je mourrais d’envie de savoir si nous nous ressemblions, ou pas du tout.

— Quelle a été la réaction de la femme de ménage quand tu lui as annoncé qui tu étais ?

— Je n’en ai pas eu le temps. Elle m’a juste embrassée en disant : « Je file, sinon je risque d’être en retard à mon rendez-vous. À bientôt. » Puis elle est partie en courant. Elle avait laissé la porte ouverte pour qu’on puisse entrer.

Le père David se tut un instant. Il se demandait s’il ne faisait pas l’objet d’un canular.

— Donc personne ne vous a jamais vues ensemble ?

— Personne. Sauf Dan, bien entendu.

— Qui est Dan ?

— Mon petit ami… à cette époque.

— Ah oui ! Pardon. J’en déduis qu’il t’a aidée à te débarrasser d’elle ?

— C’est exact.

Les deux se turent un instant, puis Marie-Dolores demanda :

— Vous pensez que je suis un monstre ?

— Un monstre ? Pourquoi penserais-je une telle chose de toi ?

— J’ai tué ma sœur !

— Cela ne fait pas de toi un monstre ! dit le prêtre sur un ton calme. Tu es juste un être humain, qui, à un moment donné de sa vie, a fait de mauvais choix. Les êtres humains sont tous imparfaits, moi compris. Il n’y a que Dieu qui est parfait.

— Vous pensez qu’il me pardonnera ?

— La Bible nous dit dans le premier livre de Jean, chapitre 1, verset 9 : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. » Alors oui, il te pardonnera ! À condition que tu sois sincère dans ta démarche !

— D’accord, mon père. Pourrais-je avoir un verre d’eau, s’il vous plaît ? Je meurs de soif…

— Oui, bien sûr, je te l’apporte dans un instant.

Le père sortit du confessionnal pour aller chercher à boire à la jeune femme. Il se dirigeait vers l’autel pour éteindre les bougies quand il vit le chapelet de Marie-Dolores à même le sol. Il le ramassa et le regarda très attentivement. Il en eut le souffle coupé. Ce chapelet était très particulier, unique. Il avait été confectionné par le père David en personne, à la demande de son premier propriétaire. Il n’en revenait pas. Il refusait d’y croire. Cela ne pouvait pas être possible. Le doute fut aussitôt levé quand il retourna la petite croix du chapelet. Les initiales MDGS y étaient inscrites. C’était aussi lui qui les avait gravées. Il s’assit un moment pour réfléchir à ce qu’il allait faire, totalement perdu dans ses pensées. Il se releva au bout de quelques minutes pour aller chercher une bouteille d’eau minérale et un verre pour la jeune demoiselle. Il ouvrit à son retour la petite porte qui la cachait. Marie-Dolores sursauta. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Il n’avait pas le droit. Le père David la regarda droit dans les yeux, incrédule. Elle ressemblait trait pour trait à sa mère.

— Père David, que faites-vous ? dit Marie-Dolores, stupéfaite. Je savais que c’était une erreur de venir… Vous…

Le prêtre l’interrompit.

— Je ne suis pas le père David. Je ne m’appelle pas David. Je m’appelle Hermano. Hermano Fernandez. Je suis ton père.

— Que dites-vous ? s’exclama Marie-Dolores, abasourdie.

— Tu es ma fille, répondit le prêtre, le visage et le ton graves. Je suis ton père.


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